Le visage en histoire de l’art – Ces portraits masqués font fureur sur Instagram

La pandémie a fait monter en flèche le cachet des masques : De spécimens chirurgicaux d’humble pedigree, ils sont devenus des héros dans notre lutte contre le coronavirus. Mais les masques ont toujours été des vecteurs de sens. L’autoreprésentation a toujours été un territoire créatif fertile pour les artistes, le portrait étant le moyen visuel qui a le plus directement exprimé les concepts d’identité, d’individualité émotionnelle, de genre et de statut social – des questions autour desquelles gravitent les conversations d’aujourd’hui et qui sont également abordées de manière indirecte mais imaginative dans l’œuvre d’un peintre suisse. Les manipulations visuelles sur de célèbres tableaux de maîtres anciens, qu’il transforme avec humour en portraits masqués, sont devenues des sensations sur Instagram. Sa série de collages de photos, “Hidden Portraits”, fait l’objet d’une exposition, une charmante petite ville du nord de la Suisse. Bien que l’exposition ait dû fermer ses portes au début du second confinement du pays, il est encore possible de la visiter, si et quand les restrictions seront levées. L’exposition est officiellement ouverte jusqu’au 6 septembre 2021.  Lors d’un appel Zoom depuis son studio de Lausanne, il a parlé de ses “conversations” avec Rembrandt, Van Eyck et tout le lot des maîtres anciens, du rôle que l’art peut jouer en temps de crise et, évidemment, de l’importance capitale de porter un fichu masque.

Les masques au cœur des styles

Il va sans dire que vos portraits masqués sont tout à fait à propos en ce moment. Quand et pourquoi avez-vous commencé à travailler sur des représentations aussi significatives ? Tout le projet a commencé il y a dix ans. À un moment donné, on a commencé à réfléchir au contexte social des peintures. Cette recherche a amené à approfondir la signification des portraits, leur fonction dans la représentation de soi, le type de personnes qui ont pu se faire tirer le portrait dans l’histoire. Et ce que on a  découvert avec étonnement, c’est que l’on ne sait pas grand-chose des personnes peintes dans ces portraits, et que l’on ne connaît pas les codes de la mode et la signification des vêtements qu’elles portent en tant que symboles d’autoreprésentation et de statut social à cette époque.

Lorsque nous regardons un portrait, nous nous concentrons en fait uniquement sur le visage. Lorsque nous allons au musée et que nous voyons tous ces portraits magnifiquement habillés par des maîtres anciens, nous ne prêtons pas vraiment attention à leurs vêtements élaborés, remplis de détails incroyablement révélateurs de la société dans laquelle ils vivaient – nous ne regardons que leur visage. On a  donc pensé : si on couvre le visage, on bloque en quelque sorte l’attention sur les émotions exprimées par le visage, qui obscurcissent en quelque sorte la perception du reste de l’image. Il y a tellement d’informations et de connaissances dans ces portraits : ce qu’ils tiennent dans leurs mains par exemple, ou un détail exquis dont on ne perçoit pas vraiment la signification.

Mettre en relief le visage

On a  donc commencé à recouvrir leurs visages au début, de manière assez naïve, et pendant de nombreuses années, c’est resté un projet parallèle au travail de peintre. Puis, au fil des ans, on a  réalisé que le fait de déplacer le centre d’intérêt et de couvrir les visages était un point de vue important, qui résonnait en quelque sorte avec une perspective contemporaine, et on a  commencé à superposer les codes de notre époque aux codes des temps anciens. Puis la pandémie est arrivée et, de toute évidence, masquer nos visages est devenu un problème quotidien. Tout à coup, mon travail a suscité de l’intérêt, puis Instagram l’a découvert et l’a fait connaître à un public plus large. Ainsi, en masquant les visages, vous avez déplacé l’attention sur la façon dont les sujets étaient habillés et sur la façon dont la mode véhicule des significations profondes.

La mode et le portrait de visage

Absolument. L’attention portée à la mode est une partie essentielle du travail sur ces portraits de maîtres anciens, qui ne représentent pas des gens ordinaires mais une élite. Ces portraits étaient extrêmement coûteux à l’époque, ils ne pouvaient être achetés que par des commanditaires extrêmement riches, qui voulaient évidemment être perçus comme puissants, influents et aisés ; leurs vêtements étaient importants pour exprimer leur statut et l’effet et les réactions qu’ils voulaient susciter auprès du public. Se faire tirer le portrait était un acte d’autoreprésentation totalement festif. Mais nous ne savons pas exactement ce que les codes vestimentaires de l’époque signifiaient réellement. Si aujourd’hui nous allons à la boulangerie et que nous voyons une femme fabuleuse habillée en Chanel de la tête aux pieds, nous savons ce qui se passe, n’est-ce pas ? Nous connaissons les codes, nous sommes capables de lire le message qu’elle envoie. La façon dont le poids symbolique de la mode a joué à cette époque était probablement la même. La mode a toujours été essentielle à la définition de soi à toutes les époques de l’histoire.

Se couvrir le visage est devenu un geste de nécessité

Mais il a un impact visuel, pas seulement physique. Les masques sont sans aucun doute un nouvel outil révélateur de l’auto-représentation, ce qui est l’essence même de la mode. Il faut savoir que les sujets hommes ou femme ne faisaient pas de botox ! Les masques véhiculent de nombreuses significations et réactions différentes, comme nous le savons bien. Dans les portraits, qui sont des photocollages élaborés via un processus autodidacte de photoshop sur des images existantes,

On essaie de

  • Voir les masques sous un angle humoristique, même si la situation est évidemment tout sauf humoristique.
  • D’ajouter un élément de mode, une touche de soulagement, pour ainsi dire.
  • De les faire paraître beaux et non menaçants.

D’exagérer les détails des costumes portés par les sujets des portraits, ce qui conduit à lire l’image comme légèrement bizarre, ironique et drôle, avec une qualité exagérée qui rend la signification du visage masqué moins dramatique ou menaçante.  Ils sont vus à travers nos yeux contemporains, comme une version maximaliste et visuellement chargée des codes historiques. On n’ajoute jamais d’élément supplémentaire aux photos, on me contente de manipuler numériquement les éléments picturaux qui y sont déjà présents. Ce sont des œuvres d’art extraordinaires qu’on respecte profondément. On ne veut en aucun cas déprécier leur place inestimable dans l’histoire de l’art, bien au contraire. On ne veut pas ajouter un téléphone portable, un joint ou quelque chose d’absurde dans l’image ! On essaie de les élaborer d’une manière qui soit plausible et qui s’intègre sans dénaturer leur beauté. On voudrait qu’ils ressemblent à un original. C’est ma façon d’exprimer le respect pour cet art merveilleux.

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